|
| |
&records, votre toute nouvelle étiquette,
vient de publier deux disques. Les deux cds me semblent inspirés
à une construction du son basée sur la répétition
cyclique de structures bruitistes. En ces dernières années,
le bruit semble avoir définitivement prit sa place à
l'intérieur d'une bonne partie de la production artistique
contemporaine. Jusqu'à quel point, selon toi, l'électronique
a ¦uvré pour contribuer à détérminer
cette esthétique du continuum son/bruit ?
De manière centrale, il y a d'abord eu Cage
(et quelques autres...). Mais davantage que l'électronique
(en terme d'esthétique musicale), c'est la technologie numérique
qui a stimulé l'intégration définitive du bruit
dans l'espace musical. Le médium lui-même est le centre
de cette révolution musicale : « the medium is the
message » disait McLuhan, avec raison. 1990 serait un point
de départ probable : le numérique - via le cd, les
premiers portables, studios portatifs et autres outils musicaux
non analogiques - devient rapidement un outil audio accessible et
indispensable. Cette innovation technologique clos définitivement
l'ère analogique. L'électronique - par ses outils
- devient alors une esthétique influente. De plus, le numérique
a offert une libération : cette obsession typiquement analogique
pour un rapport au bruit minimal (bruit de surface, souffle, bruit
parasitaire, etc.) cesse ; le bruit n'est plus un tabou, il n'est
plus détestable, il devient potentiellement esthétique.
Les room tones et autres buzz électriques trouvent ainsi
une noblesse inespérée. Ultérieurement, le
glitch, autre avatar sonore, a aussi profité de cette libération
numérique des sons parasitaires analogiques. L'ancienne hiérarchie
des sons musicaux face aux sons non musicaux est maintenant abolie.
Cage triomphe.
Il est difficile de ne pas songer, lorsqu'on pense
à votre étiquette - et cela pour des raisons esthétiques
autant que géographiques -, à l'expérience
Ambiances Magnétiques. Est-ce que la création de &records
répond à une exigence de radicaliser encore ultérieurement
le désir de s'ouvrir au plus grand événtail
sonore possible, désir qui caractérisait déjà
Ambiances Magnétiques, d'ailleurs ? Et puisqu'on y est, pourrais-tu
nous parler de ton expérience avec Ambiances Magnétiques
?
Il n'y a pas de désir radicalisateur derrière
la création du label &records. Il y a un projet artistique
à deux : Fabrizio Gilardino et moi. Un désir commun
d'inventer, modestement, un nouveau lieu de création et de
diffusion. "Just what the world needs... another record company"
écrivait Zappa dès 1969 lorsqu'il fonda Bizarre Productions.
Depuis quelques années la planète est infestée
de nouveau petits labels qui apparaissent à chaque jour,
sans cesse ; cela semble exponentiel. Cela me plaît, c'est
une infestation potentiellement poétique. &records est
un lieu de recherche, l'exigence première du label. J'imagine
très bien &records dans la même généalogie
familiale que Ambiances Magnétiques. De façon concrète,
Fabrizio et moi y sommes encore et toujours étroitement associés
: Fabrizio y poursuit son travail de graphic designer et j'y réalise
encore des projets de disque (le prochain projet a pour titre Flat
Fourgonnette, some sort of mesqualine country style). Je serai toujours
un membre d'AM. Ce label est un excellent exemple de réussite
paralléle . Sans AM, ma production sur disque n'existerait
peut-être pas.
Dans la musique électronique d'aujourd'hui,
et peut-être ailleurs aussi, l'un des principes fondamentaux
semble être le concept d'espace, soit réel soit mental.
Existe-t-il, selon toi, une musique qui n'existerait que pour elle
-même, c'est-à-dire libre de l'idée ou de la
suggestion qu'elle peut générer ?
Une musique qui n'existerait que pour elle même
implique qu'elle se soit réalisé de façon autonome
(sans intervention humaine), et qu'elle ne soit pas destinée
à être entendue par un autre organisme qu'elle même.
Une telle musique, si elle existe, nous ne l'entendrons jamais.
Tant pis. Le mélomane et le critique, sont des générateurs
interprétatifs. Les idées associées à
une musique sont généralement des idées formulées
par l'auditeur, et non le compositeur. La musique est sémantiquement
très relative, un peu faible dans l'énoncé,
moins précise que le langage visuel ou les mots. Mais elle
demeure tout de même étroitement liée aux idées
et suggestions du compositeur, versus celles, interprétatives,
de l'auditeur. Quand au concept d'espace, il y a ceci : essentiellement,
la musique est un art du temps. C'est ce que les hommes ont inventé
de mieux pour conjurer l'inéluctable du temps qui coule.
Cela fonctionne très bien : cet art donne de l'élasticité
au passage du temps. En musique, les questions de spatialisation
ont toujours été secondaires. Avec l'optimisation
sans cesse croissante des moyens de reproduction audio, il est possible
d'imaginer une préoccupation croissante de la spatialisation
et des concepts d'espace. Nous en sommes à l'aube.
Quelle est l'influence exercée par l'idée
d'espace sonore à l'intérieur de ta musique ? Soit
l'espace dans lequel ta musique vivra, soit celui que ta musique
pourra événtuellement évoquer...
Ce que ma musique évoque je n'en ai aucun
contrôle. Et j'aime cette idée. It can be pure sex,
or stoopid thoughts, choose. Dans quel espace ma musique vivra ?
Un espace de radicaux libres, j'imagine. L'espace sonore correspond
à une logique de profondeur et de champs audios : très
proche ou très loin, et quel rôle le silence joue t-il
entre les deux. Surtout ne jamais oublier les dynamiques d'amplitude
: les notions d'espace en sont totalement dépendantes. L'écoute
active est la seule école.
"63 apparitions" a été
composé pour une corégraphie, il s'agit donc, en quelque
sorte, d'une musique fonctionnelle... Est-ce que ton travail de
composition change dans un cas comme celui-ci ?
Toutes les musiques sont à priori fonctionnelles.
Forcément. La musique est un art fonctionnel : elle favorise
le salut de l'âme. Nécessaire fonction exercée
depuis peut-être 60,000 ans. L'art pour l'art est une étrange
utopie. Mais une musique pour une pièce chorégraphique,
c'est du quotidien. Musique et danse sont deux formes d'art étroitement
associés : la danse, spatiale, prend sa source dans l'art
musical ; inversement, la musique, temporelle, se libère
avec les danseurs. Je ne connais pas de musiciens malheureux de
voir des gens bouger sur leurs musiques. C'est une noble fonction
que de composer pour un espace chorégraphique. Composer pour
une chorégraphie n'est pas identique à composer pour
un mariage, une victoire militaire ou une célébration
mortuaire. C'est plus joyeux. J'ajoute ceci : l'interaction interdisciplinaire
est essentiellement stimulante ; il n'y a qu'à entendre :
Cage/Cunningham, Waits/Wilson, Stravinski/Nijinski, Rota/Fellini,
Feldman/Beckett et combien d'autres ? Est-ce que mon travail de
composition change dans un cas comme celui-ci ? Mon travail de composition
change toujours.
Dans le disque on cite les noms de John Cage et
Érik Satie, qui ont toujours été liés
aussi à quelque chose d'éxtérieur à
la musique, mais en même temps étroitement lié
à elle. Pourquoi ces deux personnages en particulier ?
Parcequ'ils me sont essentiels. À la fois
extérieurs et étroitement liés...
| |
|
| Si
ringrazia Fabrizio Gilardino per la gentile collaborazione. |
|
| novembre
2004 © altremusiche.it / Michele Coralli |
|
| |
|
|
|
|
 |
|
 |

|